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Loading... Jean-Paul Marthoz: tendances lourdes contre les droits de l’homme
Faut-il s’illusionner pour continuer à espérer? L’optimisme de la volonté a constamment inspiré le combat pour les droits de l’homme, mais sur ce chemin interminable et cahoteux, il a toujours eu pour fidèle compagnon le pessimisme de la raison. L’histoire, en effet, n’a jamais été tendre : comme dans la malédiction de Sisyphe, de lentes avancées ont été ravagées par de brusques cataclysmes, des droits chèrement acquis ont été remis en cause, des peuples, parfois, ont préféré la servitude à la liberté. Lors de deux récentes rencontres à Madrid, des militants et des chercheurs ont tenté d’élaborer une «nouvelle feuille de route des droits de l’homme». Pour contourner les écueils, déminer les chemins et surtout pour identifier, dans l’entre chien et loup de ce début de millénaire, au-delà de la comptabilité désolante des rapports annuels et des résolutions de l’ONU, le contexte et les idées-forces qui détermineront l’avenir du mouvement. La démocratie, une conquête si fragile Leur constat n’a guère laissé de place à l’euphorie. Sur la mappemonde des libertés, trop de lampes rouges clignotent et derrière les mesures adoptées dans le cadre de la lutte anti-terroriste, se profilent des tendances bien plus lourdes encore - politiques, sociales, géopolitiques - qui risquent d’affaiblir l’un des mouvements les plus nobles et les plus marquants de ces cinquante dernières années. «La démocratie, n’était-ce donc qu’un instant?», s’interrogeait déjà en décembre 1997 l’essayiste américain Robert Kaplan dans un article qui, à contre courant des porte-drapeau de la «vague démocratique», osait évoquer le retour des autoritarismes. Neuf ans plus tard, son scepticisme est plus que jamais d’actualité. Au moment où l’Europe célèbre le Siècle des Lumières, des lustres s’éteignent sous ses lambris dorés. La Pologne des frères Kaczynski démontre qu’il ne suffit pas d’avoir été contre le communisme pour mériter automatiquement la légion d’honneur de la liberté. Les Pays-Bas se crispent sur leur identité. «Ce qui me choque, s’exclamait un universitaire hollandais, c’est la rapidité avec laquelle mon pays est passé d’un consensus démocratique, libéral, tolérant, à des pulsions autoritaires et à des politiques d’exclusion». Chercher l’erreur La question s’est imposée à tous : où s’est-on trompé? Analysant dans Foreign Affairs les ratés de la démocratisation, le politologue Georges Perkovich leur répondait en dénonçant l’absence d’un principe essentiel: la justice sociale. Fin mai, dans un article du New York Times, Richard Cohen lui faisait écho: « Si l’esclavagisme a été la question morale essentielle au 19ème siècle et le totalitarisme celle du 20e, on peut avancer que l’inégalité et la pauvreté seront celles du 21e». Formé en grande partie dans la lutte contre les totalitarismes, qui camouflaient leurs abus sous des prétentions d’égalitarisme, le mouvement des droits de l’homme n’a en général abordé que très tardivement la «question sociale». Il a concédé cet espace crucial à des mouvements «anti-mondialisation» ou à des gouvernements populistes prêts à justifier, au nom de la justice et du développement, des atteintes aux libertés «formelles». L’effondrement économique, le naufrage sociétal et la brutalité des inégalités sont pourtant à l’origine de violations massives des droits de l’homme, non seulement des droits économiques et sociaux, mais aussi des garanties et des libertés individuelles. Dans des dizaines d’Etats échoués ou fragiles, l’explosion de la délinquance, le règne des seigneurs de la guerre et des chefs de gangs rendent illusoire l’application des normes et des conventions internationales conquises de longue lutte au sein des Nations unies. Abandonnées à leur sort, tentées de faire justice elles mêmes, des populations brutalisées par la violence de la pauvreté et de la criminalité sont de plus en plus attirées, comme l’illustre la réélection récete du président colombien Uribe, par des «régimes durs». Une planète de moins en moins accueillante La géopolitique dessine elle aussi une planète de moins en moins accueillante. Les relais étatiques dont pouvait bénéficier le mouvement de droits de l’homme sont en vrille. Aux Etats-Unis, la Maison blanche reste imperturbable face aux critiques que lui adressent les ONG sur Guantanamo ou les vols secrets de la CIA et sa diplomatie des droits de l’homme est à géométrie variable. L’Union européenne, de son côté, patine. Le mécanisme de l’adhésion, tant décrit comme la baguette magique de la démocratisation, contribue désormais à la crise de confiance citoyenne et exacerbe dangereusement les sentiments de crainte et de rejet sur lesquels prospèrent les extrémismes et les populismes. Inquiétant retour du bâton, le spectre des «diktats de Bruxelles» attise de dangereuses réactions ultra-nationalistes, et donc anti-démocratiques, en Turquie et en Pologne. La perspective de l’adhésion, comme le signalait le chroniqueur William Pfaff, a été déterminante dans le référendum indépendantiste du Monténégro, mais au risque «d’exacerber le séparatisme serbe en Bosnie et l’autonomisme hongrois dans la province serbe de Voïvodine». Les nouvelles puissances émergentes qui rivalisent aujourd’hui avec Washington ou Bruxelles n’offrent pas d’alternative aux défaillances des démocraties occidentales. La multipolarité ne rime pas nécessairement avec le progrès de la liberté. Attachée à ses investissements pétroliers, la Chine empêche une action internationale au Darfour; au nom de l’africanité, l’Afrique du Sud protège Mugabe. Quant à la Russie de Poutine, ragaillardie par ses richesses pétrolières, elle ne prend pas même pas la peine de passer un coup de vernis démocratique sur sa politique étrangère. Ne nous resterait-il donc que le désespoir? «Seuls les combats qu’on est assuré de perdre valent la peine d’être menés, avait coutume de dire le journaliste américain «dissident» Izzy Stone. Face à l’extraordinaire utopie des droits de l’homme, le principe de réalité - «dire la vérité, tristement la vérité triste, ennuyeusement la vérité ennuyeuse», écrivait Charles Péguy - est la compagne de l’espérance. *Jean-Paul Marthoz est directeur éditorial de la revue Enjeux internationaux et chroniqueur au quotidien Le Soir, Bruxelles
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