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Loading... La Turquie sous le choc d’un triple assassinat
Delphine Nerbollier/Le Temps, Istanbul - « Sauvagerie fondamentaliste » pour le journal kémaliste Cumhuriyet , « assassinat missionnaire » pour le quotidien de gauche Radikal , le triple assassinat mercredi de Malatya a créé la stupeur en Turquie, trois mois après le meurtre du journaliste d’origine arménienne, Hrant Dink et un peu plus d’un an après celui du prêtre catholique Andrea Santoro. Il était 13 h 30 lorsque la police de Malatya, une cité de l’est de la Turquie, découvre dans les locaux de la maison d’édition Zirve, spécialisée dans les ouvrages sur la chrétienté, trois hommes ligotés à leur chaise, la gorge tranchée. Parmi les victimes, l’une est alors encore en vie mais s’éteindra à l’hôpital. Les deux autres, un pasteur évangéliste turc et un citoyen allemand, sont retrouvés morts. Les cinq principaux suspects, interpellés dans la foulée et dont l’un s’est jeté par la fenêtre pour échapper aux forces de l’ordre, sont des étudiants de 19 et 20 ans qui portaient un exemplaire d’une même lettre rédigée sous forme de testament. « Nous sommes cinq frères. Nous sommes prêts à mourir et ne reviendrons peut-être pas. Priez pour nous. » Ils auraient affirmé aux enquêteurs avoir agi « pour la patrie » dont la religion serait « menacée ». Comme lors de l’assassinat de Hrant Dink, une partie de la presse se demandait jeudi pourquoi cette attaque n’avait pu être évitée. Il y a quelques mois, la maison d’édition Zirve avait été la cible de manifestations ultra-nationalistes dénonçant de prétendues activités missionnaires. Le directeur général confirmait par ailleurs que ses employés avaient reçu depuis des menaces. Dans ce pays musulman de 72 millions d’habitants, qui ne compte que 100 000 chrétiens, le mythe du prosélytisme reste très ancré dans les esprits, alimenté ces derniers temps par la Diyanet, la Direction des affaires religieuses, qui a notamment mis en garde les écoles primaires. Mais la presse et la classe politique ne sont pas en reste. En 2003, un député du parti AKP, au pouvoir, avait suggéré que près de deux millions de Bibles étaient distribuées gratuitement chaque année en Turquie tandis que le journal islamiste Milli Gazete estimait récemment entre 30 000 à 40 000 le nombre de « crypto-arméniens » pour la seule ville de Malatya. « Il y a aujourd’hui en Turquie une chasse aux missionnaires comme il y avait une chasse aux sorcières au Moyen-Age », a dénoncé avec rage hier le représentant de l’Alliance des églises protestantes de Turquie, Ihsan Ozbek. « Nous savons que cette attaque ne sera pas la dernière. La Turquie est devenue un lieu de rejet et d’intolérance sans précédent. » Une trentaine de protestants seraient présents à Malatya, ville natale de Hrant Dink et qui comptait jusqu’à la fin de l’Empire ottoman une forte population chrétienne, syriaque et arménienne. Aujourd’hui, seuls les supporters du club de football voisin, Elazig, osent encore appeler Malatya « l’arménienne », en forme d’insulte. La ville est désormais davantage connue pour son conservatisme musulman, son ultra-nationalisme et sa figure locale : Mehmet Ali Agca, l’homme qui tira sur le pape Jean Paul II en 1981. « Ces missionnaires évangélistes courraient au martyr en ouvrant une maison d’édition à Malatya, commente dépité Mgr Louis Pelâtre, vicaire apostolique d’Istanbul. Il y a trente ans, nous faisions davantage profil bas en tant que chrétiens. Les nouveaux arrivants sont moins prudents. » Résurgence du mouvement kurde islamiste Hezbollah ou action limitée à un groupuscule local, le triple assassinat est unanimement condamné. Le ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül, a dénoncé cet acte destiné « à saper la tranquillité et la longue tradition de tolérance du pays », tandis que le député AKP de Malatya, Ahmet Münir Erkal, y voit une « provocation » destinée à « faire plonger le pays dans l’ombre en cette période électorale ». La Turquie s’apprête en effet à choisir son futur président de la République et se déchire depuis des semaines sur l’éventuelle candidature du premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Ses opposants, qui le soupçonnent de vouloir islamiser le pays, étaient plus de 300 000 samedi dernier à manifester à Ankara pour la défense de la laïcité.
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