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Loading... Que faire des prisonniers de Guantanamo ?
InfoSud
Claude Corbaz/InfoSud - « Nous nageons en plein paradoxe : hier nous militions pour que les détenus de Guantanamo soient libérés et aujourd’hui nous demandons que certains d’entre eux ne le soient pas ! » s’exclame Rachid Mesli, de Al Karama for Human Rights, une ONG de défense des droits de l’homme basée à Genève. La raison de cet apparent retournement de situation ? Les anciens détenus qui sont renvoyés dans leurs pays risquent des tortures encore plus brutales que celles qu’ils subissaient sur la base américaine. Trois ONG arabes, membres d’une coalition qui demande la fermeture de Guantanamo, dénonçaient mercredi 14 novembre à Genève, au Club de la presse, la table rase du droit international opérée par cette juridiction d’exception. A l’instar des Romains qui, après avoir détruit Carthage, y ont répandu du sel pour que plus rien ne pousse. Samir Dilou, qui vient de Tunis - à côté de l’ancienne Carthage - semble avoir retenu les leçon de l’histoire. « Ces gens sont innocents, affirme-t-il sans hésitation, sinon les Etats-Unis ne les laisseraient jamais sortir. Mais dans plusieurs pays arabes, le simple fait d’avoir été incarcérés à Guantanamo en fait des coupables, des terroristes passibles de torture. » Cet avocat sait de quoi il parle : il défend Lotfi Lagha et Abdallah Haggi, deux Tunisiens récemment libérés et renvoyés dans leur pays. « Après un simulacre de procès et malgré les assurances diplomatiques fournies par la Tunisie, ils ont été brutalement torturés au siège du Ministère de l’Intérieur. » Les Etats-Unis cherchent des pays d’accueil Le sort réservé à ces deux anciens détenus a suscité l’indignation de Human Rights Watch, qui a mené campagne et poussé un tribunal américain à interdire les extraditions vers la Tunisie. Et les pressions montent pour que les renvois soient interdits aussi vers l’Algérie, la Libye, la Syrie et l’Egypte. Etonnamment , l’Arabie Saoudite et le Koweït sont les deux pays où les anciens détenus ont le moins à craindre pour leur intégrité physique. Haytham Manna, de la Commission arabe des droits de l’homme, juge même que « le compromis trouvé avec l’Arabie Saoudite est bon : les anciens détenus ont été libérés, même s’ils n’ont pas le droit de quitter le pays. » Pour les 276 hommes encore détenus à Guantanamo, les ONG sont en train de rechercher des pays européens disposés à leur accorder l’asile politique. Mais pourquoi les Etats-Unis ne le leur offrent-t-ils pas eux-mêmes ? « Parce qu’ils ont peur que ces gens portent plainte contre leurs anciens tortionnaires et ne vont donc pas laisser un seul d’entre eux mette le pied sur le territoire américain » répond sans hésitation Rachid Mesli. Le sort réservé aux bourreaux « Guantanamo est en train de miner l’Etat de droit aux Etats-Unis ! » s’emporte Haytham Manna. « Pour la première fois, trois ministres de la justice ont légitimé le recours aux mauvais traitements, les arrestations arbitraires et la législation d’exception, en totale contradiction avec les engagements internationaux souscrits par les Etats-Unis. Et fait nouveau, ils se sont attiré les foudres de toutes les ONG, sans exception. » Ce militant dénonce aussi la paralysie de l’application du principe de la compétence universelle (un pays accepte d’arrêter et de juger quelqu’un pour des crimes commis dans un autre pays) en Europe : « Nous avons essayé de mobiliser trente ONG pour juger Rumsfeld lors de sa visite à Berlin, mais seuls quelques militants et une poignée d’avocats sont venus » regrette-t-il. Mais il en est convaincu : « Le 21ème siècle doit être celui de la lutte contre l’impunité. » Le casse-tête du droit international Le Professeur Andrew Clapham dirige l’Académie de droit international humanitaire et des droits de l’homme à Genève. Pour cette nouvelle institution, Guantanamo est un casse-tête juridique, un cas d’école sur lequel se penchent d’éminents spécialistes du droit international, des droits de l’homme et du droit humanitaire. Comment fermer Guantanamo dans le respect du droit international ? Je crois que les Etats-Unis sont effectivement en train de fermer la base, mais le grand problème est de savoir ce qu’on va faire des anciens détenus. Ils doivent être jugés par des tribunaux indépendants et le système judiciaire de nombreux pays n’est pas en conformité avec les standards internationaux. Les Etats-Unis devraient les juger chez eux, d’autant plus qu’il est très difficile d’obtenir l’asile politique, dans des pays tiers, pour des personnes dont ils ont toujours affirmé que c’était de dangereux terroristes ! Selon le gouvernement américain, cinq personnes libérées à ce jour menacent les Etats-Unis, mais bien entendu il reste à voir si c’étaient des terroristes avant d’être envoyés à Guantanamo ou s’ils le sont devenus au cours de leur détention. Dans tous les cas, ces personnes ne doivent pas être torturées. Est-il possible de juger d’anciens responsables politiques américains, comme ont voulu le faire certaines ONG avec Donald Rumsfeld, l’ancien ministre de la Défense de George Bush ? En théorie c’est possible, en vertu du principe de la compétence universelle. C’est même important d’un point de vue pédagogique. Mais dans la pratique, un pays ne va pas risquer de mettre en danger ses relations avec les Etats-Unis pour une plainte si politisée, d’autant plus que, pour que la plainte aboutisse, il faut l’aval du procureur. C’est donc une décision politique. A ce jour, très peu de plaintes similaires ont abouti, voyez le cas de Pinochet. Eichmann a été kidnappé et jugé en Israël ; Zardad, un chef de guerre afghan, a été jugé en Angleterre. Mais Hissène Habré n’a toujours pas été jugé. Propos recueillis par C. C.
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