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Loading... Norvège : entre éthique et rentabilité
Le Courrier
Grégory Tervel/Le Courrier, Oslo - Avec ses critères de gestion éthique, la Norvège, seul Etat occidental à posséder un fonds de pension significatif, fait figure de curiosité dans le monde des fonds souverains. Le principe est on ne peut plus simple : il s’agit d’éviter de contribuer, par ses investissements, à des violations des droits de l’homme ou des principes éthiques fondamentaux. Autrement dit, éviter que les retraites des futures générations de Norvégiens ne soient alimentées par des pratiques d’entreprises pour le moins condamnables. Dans l’application, cela s’est traduit par des lignes de conduite adoptées en 2004 par un parlement unanime, que le ministère des Finances et la banque de Norvège, gestionnaire du fonds, se doivent de respecter. « Notre instrument principal, c’est l’exercice du droit de propriété, explique Martin Skancke, responsable du fonds au ministère des Finances. Nous sommes actionnaires dans plus de sept mille sociétés dans le monde et nous entendons pleinement jouer notre rôle, en dialoguant avec leurs dirigeants pour tenter de les influencer. Mais si nous réalisons que ce dialogue n’aboutit pas et que le risque de violations des normes éthiques par l’entreprise est élevé et inacceptable, alors nous vendons nos actions. » Vingt-sept sociétés exclues Un conseil d’éthique a été mis en place pour examiner les sociétés dans lesquelles le fonds est actionnaire, et recommander au ministère leur exclusion du champ d’investissement en cas de manquements constatés. Sont concernés les fabricants d’armes qui ne distinguent pas les civils des militaires (composants d’armes atomiques, armes chimiques et biologiques, mines antipersonnel, bombes à sous-munitions…), les compagnies accusées de corruption massive, de dégradations sévères sur l’environnement, ou de non-respect des droits de l’homme (travail forcé, exploitation des enfants, torture, etc.). Ce principe n’est pas nouveau : des fonds chrétiens s’interdisent depuis plus d’un siècle d’investir dans certains secteurs (alcool, pornographie, jeux de hasard…). Dans un souci de transparence, chaque avis motivé du conseil d’éthique est publié, tout comme l’ensemble du portefeuille du fonds, chaque fin d’année. Vingt-sept sociétés ont été exclues à ce jour, parmi lesquelles EADS, Thalès, BAE Systems (armement) ou Vedanta Ressources, une société minière britannique mise en cause pour ses dégradations environnementales en Inde. Mais la décision la plus spectaculaire a été prise en juin 2006 à l’encontre du géant américain de la grande distribution Wal-Mart. Gro Nystuen, présidente du conseil d’éthique, justifie cette exclusion par « des conditions de travail très mauvaises chez ses fournisseurs en Asie et en Afrique. En plus, on a constaté des pratiques de discrimination sexuelle ou d’entrave au droit syndical dans certaines entités de Wal-Mart en Amérique du Nord. Mais la principale raison, ce sont les violations des droits des employés dans la chaîne de ses fournisseurs. Wal-Mart en a septante mille dans le monde, il a donc un grand pourvoir d’influence en matière de salaires et de conditions de travail. » Les protestations énergiques de l’ambassadeur américain à Oslo n’y ont rien fait. La multinationale a depuis accompli des progrès, mais le lien de cause à effet avec cette sanction reste à prouver. C’est là une critique récurrente adressée au modèle norvégien. D’aucuns pensent que, au lieu de vendre ses actions, il serait plus efficace de rester dans la compagnie pour garder sa capacité d’influence. Les lignes de conduite « éthiques » sont en cours d’évaluation cette année (la manufacture du tabac pourrait par exemple rentrer dans des critères élargis), mais la ministre des Finances, Kristin Halvorsen, promet de ne pas toucher au principe d’exclusion. « Un outil financier, pas stratégique » L’affaire Wal-Mart aura surtout révélé l’envergure internationale prise par le fonds norvégien ces dernières années. Rien d’étonnant à cela : avec ses quelque 410 milliards de francs, soit une réserve équivalente à son PNB, la Norvège possède l’un des plus gros fonds de pension public de la planète. Et s’il a perdu 10 milliards de francs les deux premiers mois de 2008 en raison de la conjoncture boursière, il devrait doubler d’ici cinq à six années à peine, dopé par les prix du pétrole. L’intégralité des recettes des hydrocarbures y est versée, et, afin de préserver l’économie d’une trop forte inflation, le gouvernement n’a le droit d’en prélever que 4% chaque année pour son budget, ce qui correspond en moyenne au rendement annuel du fonds. « Nous vivons sur les intérêts sans toucher au capital, ainsi les générations futures profiteront également de l’exploitation de nos ressources naturelles », précise Martin Skancke. Ce modèle, choisi avec succès au début des années 1990, fait plutôt consensus dans la population norvégienne. Il n’y a guère que le parti de la droite populiste, dans l’opposition (20% à 25% de l’électorat), pour réclamer une utilisation nettement plus importante des recettes pétrolières. La promptitude des médias à régulièrement dénoncer des investissements discutables du fonds traduit l’attachement des Norvégiens aux critères de gestion éthiques. Le dernier exemple concernait les 5 milliards de francs qui sont investis dans des sociétés immatriculées dans des paradis fiscaux. Mais de là à vouloir changer le monde, il y a un pas que Martin Skancke ne veut pas franchir : « Ce fonds est un outil purement financier, pas stratégique. Notre objectif, c’est de gagner de l’argent et d’être un propriétaire crédible et compétent. Mais il est important que nos investissements reflètent les valeurs partagées par une majorité de Norvégiens, afin que le fonds soit légitime dans le pays. Et puis nous pensons avoir un intérêt financier à cela. Nous sommes un actionnaire sur le long terme, avec un horizon de dix, cinquante, peut-être cent ans, et il est souvent bien moins cher d’éviter des dégradations environnementales aujourd’hui que d’avoir à les réparer demain. Donc, notre intérêt financier est d’être prévoyant et d’éviter d’investir dans une société qui, par exemple, ne prend pas l’environnement en compte. » La rentabilité financière irait-elle de pair avec l’éthique ? Une résonance internationale Aujourd’hui, les fonds souverains pèsent environ 3000 milliards de francs, un montant qui devrait tripler d’ici à 2012. Parmi eux on distingue généralement les fonds pétroliers (Abou Dhabi, Norvège, pays du Golfe, Russie) des autres fonds alimentés par les réserves de change (Chine, pays du Sud-Est asiatique, Russie également). Plus subtile encore est la distinction entre les fonds qui ne cherchent qu’à valoriser leurs capitaux et ceux qui ajoutent à cet objectif une volonté d’influence politique… Car l’opacité de leur gestion est souvent de mise. Ainsi leur essor suscite inquiétudes et soupçons en Occident, et ce ne sont pas leurs prises de participation récentes dans les banques occidentales menacées par la crise mondiale de liquidités qui font taire les interrogations. Alors, fonds prédateurs ou pas ? « On se pose des questions, avoue Patrick Leguil, directeur de recherche de VP Finance à Paris. Les prises de participation substantielles ne traduisent pas forcément des volontés de prises de contrôle. Il s’agit parfois, je pense notamment aux fonds pétroliers, d’habiles manoeuvres purement financières. » La Norvège n’est pas dans cette optique. Dans un souci d’étalement maximal du risque, le fonds norvégien possède rarement plus de 1% des actions d’une société. « La Norvège, c’est la référence, poursuit Patrick Leguil. Par ses critères de gestion éthique, elle joue le rôle très important de locomotive. Son fonds pèse beaucoup, il est donc très suivi. » Les gestionnaires norvégiens ont pu se rendre compte eux-mêmes de la résonance internationale de leur modèle : depuis l’affaire Wal-Mart, ils estiment avoir davantage accès aux plus grands dirigeants des sociétés, et bénéficient d’une attention accrue. Mieux, certains autres fonds (le groupe d’assurances italien Generali, par exemple) affirment s’aligner sur les recommandations du conseil d’éthique norvégien. gtl
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