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Loading... « Moscou ne pouvait pas agir différemment »
Le Temps
Propos recueillis par Stéphane Bussard/Le Temps - Des milliers de civils ont déjà tout perdu dans le conflit qui oppose la Géorgie et la Russie. Eric Hoesli, journaliste, auteur d’« A la Conquête du Caucase »* détaille les enjeux et le contexte de cette crise, héritage de l’éclatement de l’URSS Vu d’Occident, le conflit russo-géorgien est une preuve de l’arrogance et de l’impérialisme retrouvés de la Russie. La riposte russe en Ossétie du Sud est un processus classique du retour en force de la Russie dans une zone directement liée à ses intérêts sécuritaires. C’est d’autant plus important que son influence dans le Caucase s’est considérablement érodée au cours des années 1990. Ce n’est donc pas une surprise si l’axe de la politique russe dans la région caucasienne est de refuser l’extension de l’OTAN aux Etats frontaliers de Moscou. L’OTAN défend pourtant le fait qu’elle n’est qu’une alliance militaire défensive… C’est l’argument de l’OTAN. Pour la Russie, l’OTAN est une alliance militaire hostile qui cherche à l’encercler. Les Russes n’ont pas oublié le rôle offensif de l’Alliance atlantique en Afghanistan ou en Serbie. Le présent conflit est, pour la Russie, un test de crédibilité. Peu de régions caucasiennes lui sont favorables. Les Ossètes et, dans une moindre mesure les Abkhazes, sont les plus pro-russes. L’Arménie a aussi des sympathies pour son grand voisin. Pour Moscou, il était dès lors impensable de laisser les Géorgiens occuper le territoire d’un allié sans réaction. Le pouvoir russe devait montrer qu’il peut tenir ses promesses de puissance protectrice. Le Kremlin risque de profiter du peu de temps qu’il lui reste pour humilier Mikhaïl Saakachvili sans s’aliéner complètement l’opinion publique géorgienne en portant des coups très coûteux à sa défense. L’éclatement de cette guerre prouverait que c’est toujours Vladimir Poutine (premier ministre) qui est à la tête de la Russie. Qu’en pensez-vous ? C’est une illusion de croire qu’il y a divergence de vues entre Dmitri Medvedev et Vladimir Poutine. Le nouveau président russe véhicule une image de modéré. Il ne peut pas se permettre d’apparaître comme étant faible, surtout pas au début de sa présidence. La Russie ne pouvait pas agir différemment. Elle devait agir militairement pour rétablir le statu quo et infliger une défaite humiliante au président géorgien. Comment interprétez-vous le choix géorgien d’intervenir militairement en Ossétie du Sud ? C’est un calcul téméraire de croire aux bienfaits d’un Blitzkrieg pour conquérir la capitale ossète pendant les Jeux olympiques. Le timing est grossier et dénote une intelligence politique toute relative. Il est étonnant que le président géorgien n’ait pas pris la précaution d’avoir l’aval des puissances occidentales avant d’intervenir. Une victoire militaire russe pourrait aussi avoir des conséquences fâcheuses. Le calcul de Saakachvili est certes de démontrer aux opinions publiques américaine et européenne que la Géorgie est à la merci des sautes d’humeur du Kremlin. Trop faible, elle n’aurait pas d’autre option que d’adhérer à l’OTAN, objectif prioritaire de Tbilissi depuis 2004. Toutefois, la Géorgie ne figure pas sur le protocole d’adhésion adopté par les membres de l’OTAN au sommet de l’Alliance à Bucarest. Maintenant, après l’intervention géorgienne, on peut se demander quelle sera l’attitude de l’OTAN. Le fait que la Géorgie est prête à utiliser la force pour régler un problème interne pourrait pousser les membres de l’Alliance atlantique à penser qu’elle est un partenaire trop encombrant. L’Ossétie du Sud est-elle un vrai enjeu ? Les Ossètes sont une ethnie qui a toujours contrôlé le principal passage de la grande chaîne de montagne du Caucase, à savoir le col de la Croix que les Russes appellent la « Route militaire géorgienne ». Les Ossètes ont profité de cette position stratégique pour jouer sur les rapports de force entre les voisins du Nord et ceux du Sud. De fait, il n’est pas exagéré de les appeler les Uranais du Caucase. En majorité chrétiens orthodoxes, ils sont très proches de Moscou et ont joué un rôle majeur dans l’histoire de la Russie. C’est une des régions qui ont produit le plus de généraux et d’officiers supérieurs soviétiques. L’Ossétie est aussi sans doute le peuple du Nord-Caucase qui a démontré le moins de sympathie pour les troupes d’occupation de la Wehrmacht lors de la Seconde Guerre mondiale. Une des priorités de Saakachvili était de reconquérir les républiques indépendantistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie… C’est là le problème. Alexandre Dumas l’avait déjà remarqué à l’époque. Il n’y a pas une, mais des Géorgie. De nombreuses minorités ethniques, proches de la Turquie, de l’Arménie ou de l’Azerbaïdjan, sont très insatisfaites de la politique de Tbilissi. Il faut dire que la Géorgie a lancé sous Staline un vaste mouvement d’homogénéisation nationale pour créer un seul peuple. Ce nationalisme géorgien existait déjà dans les années 1920, quand des entités comme l’Ossétie bénéficiaient d’une certaine autonomie régionale. Mais il s’est fortement renforcé avec l’effondrement de l’Union soviétique. La Géorgie a voulu imposer une seule langue, une seule religion, une seule nation. Dès l’indépendance, des langues et des écoles d’ethnies minoritaires ont été supprimées. Ces actions militaires ou administratives ont provoqué de très fortes réactions des populations locales. Aujourd’hui, bon nombre de minorités ne veulent pas entrer dans l’ensemble géorgien. Je rappelle qu’en Ossétie deux référendums ont été très fortement défavorables au pouvoir géorgien. Idem en Abkhazie. A contrario, il faut bien se rendre à l’évidence : seules, ces régions seraient difficilement viables au plan économique. L’indépendance n’est pas une perspective. L’attaque géorgienne en Ossétie du Sud va-t-elle changer la donne ? Il va être très difficile de dire aux Ossètes qu’ils sont les bienvenus dans la république géorgienne avec un statut de minoritaire alors qu’on vient de bombarder leur capitale. Ce cas de figure montre qu’on a tendance à ne voir que la manipulation des grandes puissances et à occulter le problème des minorités ethniques. Par rapport au Kosovo, voyez-vous une différence d’approche des Occidentaux ? Ils sont en pleine contradiction. Une fois que les Serbes avaient pris des mesures contre la purification ethnique, on leur a dit qu’ils avaient perdu le droit moral de présider aux destinées du Kosovo. Les Ossètes sont une minorité ethnique totalement différente des Géorgiens. Ils sont issus des Scythes, ces nomades des steppes qui ont grandement influencé la culture du Nord-Caucase. Leur langue n’a rien à voir avec le géorgien. Si l’on applique les critères du Kosovo, ils devraient pouvoir demander leur indépendance. L’aspiration à une identité nationale géorgienne n’en reste pas moins légitime, non ? Après la chute de l’Union soviétique, c’était légitime. D’autant que la Géorgie est prise entre les puissances turque, russe, iranienne et aussi occidentales. Elle est à la charnière de l’Islam et de la chrétienté. Mais elle est aussi considérée, après l’Ukraine, comme le cousin le plus proche de la Russie. Le père de Staline était Géorgien et sa mère Ossète. Les grandes familles géorgiennes faisaient partie de la bourgeoisie russe. Pour les Russes, la Géorgie est un peu la Toscane des Européens. Malgré les apparences, il n’y a donc pas une damnation caucasienne. Le Caucase est une mosaïque de peuples qui ont beaucoup en commun et qui ont une faculté d’adaptation extraordinaire. Que faire pour réconcilier la Russie et la Géorgie ? La Russie, engluée dans ses nostalgies impériales, n’arrive pas encore à accepter que d’anciennes républiques soviétiques soient des Etats pleinement souverains. Il est temps qu’elle le fasse. Quant à la Géorgie, Etat caucasien par excellence qui a reçu le plus d’aide américaine par habitant après Israël, elle n’accepte pas la différence de peur de remettre en question son existence. Elle devrait aussi accepter qu’elle a une frontière avec l’Etat russe. Avec une diaspora géorgienne d’un million de travailleurs en Russie, principal débouché des produits géorgiens, elle ne peut pas faire comme si elle n’existait pas. * Editions des Syrtes, 2006.
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