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Liberté de la presse et paix sociale
Guillaume Chenevière. Photo D.R.
18 juin 08 - La responsabilité sociale des médias était au cœur du débat à l’Asia Media Summit, à Kuala Lumpur, où l’on a aussi senti que les médias occidentaux ont moins de leçons à donner que d’expériences à échanger avec leurs homologues des autres continents. Guillaume Chenevière, directeur de la fondatin Médias et Société, livre ses impressions

Guillaume Chenevière - Une récente enquête de BBC World dans quatorze pays d’Asie-Pacifique, d’Europe et des deux Amériques a montré combien la vision occidentale de la liberté de la presse est inégalement partagée : 40% des 11 344 personnes interrogées pensent que l’harmonie et la paix sociales sont plus importantes que la liberté de la presse, même si cela signifie un contrôle du contenu des médias.

Dans les pays occidentaux, on attribue beaucoup de valeur à la liberté de la presse, mais on est critique sur la qualité de l’information qu’elle transmet. Dans les pays asiatiques, c’est l’inverse : la liberté de la presse n’est pas jugée primordiale, mais la qualité de l’information reçue est bien considérée.

On comprend mieux ces différences après l’Asia Media Summit 2008, qui vient de s’achever à Kuala Lumpur. Grâce à une présence arabe et africaine très significative, le rendez-vous annuel des radios et télévisions d’Asie-Pacifique est devenu la grande conférence des médias électroniques non occidentaux.

Répondant aux questions des journalistes à l’ouverture du Sommet, le vice-premier ministre de la Malaisie, YAB Dato’ Sri Mohd Najib Tun Abdul Razak, a d’emblée situé le débat.

Pour lui, la liberté des médias a ses limites. Lorsque l’harmonie raciale est menacée, le gouvernement a le devoir d’intervenir. « Au risque de perdre quelques points sur le World Press Freedom Index, nous continuerons de privilégier le bien-être et le développement de notre société. » Commentant la récente déconvenue électorale du parti gouvernemental, il l’a attribuée à une sous-estimation du rôle des blogs et de l’information en ligne dans la formation de l’opinion.

Il a souligné la nécessité d’une information fiable sur les problèmes globaux auxquels sont confrontés les gouvernements nationaux : les conséquences dramatiques de la hausse des prix de l’essence et de la nourriture nécessitent des mesures qui, toutes, ont des inconvénients, a-t-il plaidé ; il faut que le public en comprenne les enjeux.

Le Norvégien Otto Evjenth, de Worldview Global Media, qui demande aux médias capables de combler ce qu’il appelle le « fossé de la compréhension », n’a pas hésité à faire un éloge sans réserve de la télévision éducative chinoise, exemple selon lui de la bonne information sur les problèmes de santé.

Les orateurs les plus divers l’ont répété : sans une information de qualité fournie par des médias conscients de leur responsabilité sociale, toute politique de développement est vouée à l’échec. Sous cet angle, ce sont les médias occidentaux qui essuient les critiques les plus acerbes.

Danny Schechter (MediaChannel) voit dans la crise des « subprime » le même aveuglement des médias américains que l’on avait observé dans le lancement de la guerre d’Irak ; il attribue cette cécité à la prépondérance des intérêts économiques dans les grands médias.

A ce sujet, Schechter a interpellé un haut fonctionnaire du Ministère de la culture et de l’information saoudien, Abdulrahman Abdul azziz Alhazzaa. « Fox News, qui soutient la désastreuse politique américaine au Moyen-Orient, est financée par des capitaux saoudiens ; cela fait-il débat dans votre pays ? » Les questions sans réponse ne sont pas les moins intéressantes.

Walter Fust, parlant au nom du Programme international pour le développement de la communication de l’Unesco, dont il est le nouveau président, a évoqué ce qu’il considère comme la plus grande injustice de notre temps : la responsabilité du changement climatique incombe aux pays riches, mais ce sont les pays en développement qui en paieront le prix. L’opinion publique en est-elle suffisamment alertée ?

Qui fait l’agenda des médias ? On souhaite que ce soit exclusivement des professionnels ayant une haute idée de leur mission au service de la société, mais il y a d’autres acteurs.

Le marketing, tout d’abord, avec des conséquences inattendues : beaucoup des nouvelles publications qui fleurissent en Asie ne contiennent aucune information, seulement du people, du « style de vie », de la météo et du sport.

Le rôle des pouvoirs politiques et économiques n’est pas négligeable. Souvent, le gouvernement décrète ce dont il faut parler ou non et les propriétaires privés font valoir leurs intérêts particuliers dans l’agenda médiatique.

Enfin, il y a la mécanique des médias eux-mêmes. Maurice Newmann, patron d’ABC, le service public australien, s’est fait l’écho des critiques de Tony Blair : l’information continue rendrait aléatoire toute politique à moyen ou long terme.

Quid des nouveaux médias, grâce auxquels le pouvoir de la communication et de l’information appartient à qui veut le prendre ?

Un directeur de la NHK, Toshiyuki Sato, a fait part de son inquiétude face au nationalisme exacerbé qu’il constate sur les sites chinois, japonais et coréens. « Si, demain, les professionnels de l’information abandonnent la responsabilité de l’agenda aux internautes, nous nous préparons un triste avenir. »

Optimiste, la journaliste philippine Maria Ressa (groupe ABS-CBN) se félicite de la prise de pouvoir par les masses grâce aux nouveaux médias ; les médias traditionnels n’ont d’autre choix que de s’y adapter. Pour les dernières élections, Maria Ressa a proposé au public de prendre en charge le contrôle des opérations électorales dans chaque circonscription. Toute irrégularité dénoncée serait instantanément mise sur le site et déclinée ensuite sur tous les médias du groupe. Le succès a dépassé toute espérance : plus de 400 000 contributions individuelles, un vrai service rendu à la société et, ce qui ne gâte rien, un succès commercial.

Malgré cette belle histoire, si tout le monde parle de transformer des médias du discours en médias du dialogue avec le public, cela reste un vœu pieux pour la plupart. Waddah Khanfar, le charismatique patron d’Al-Jazira, veut que la centrale se mette à l’écoute des journalistes de terrain, proches de l’action et des gens qui la vivent. « Ce déplacement de pouvoir est au cœur de ma politique », a-t-il affirmé.

Une certitude : les médias occidentaux ont moins de leçons à donner que d’expériences à échanger avec leurs homologues des autres continents, dont le public – malgré les limites imposées par nombre de gouvernements – est parfois mieux informé que le nôtre sur les réalités du monde globalisé.

 

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