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Loading... « Le dialogue ne signifie pas la complicité »
Micheline Calmy-Rey - Aujourd’hui, les moralistes ont la part belle : à suivre leurs conseils, Israël aurait coupé tout contact avec les Palestiniens, le gouvernement colombien avec les FARC, le gouvernement sri-lankais avec les LTTE (Tigres tamouls) ; la communauté internationale aurait isolé la Corée du Nord, le Myanmar, l’Iran, le Hamas, le Hezbollah, les chiites radicaux d’Irak, la rébellion (LRA) dans le nord de l’Ouganda. Et il y aurait eu un boycott des Jeux olympiques. Alors faut-il écouter ces bien-pensants ? Ou au contraire rechercher le dialogue sans discrimination – quitte à s’asseoir à la table d’Oussama ben Laden ? Les avis sont partagés dans le monde sur la réponse à donner aux appels au dialogue ou au boycott, qu’il s’agisse d’Etats ou d’acteurs non gouvernementaux. Le consensus s’est élargi ces quinze dernières années sur ce qu’il convient de considérer, en droit ou en fait, comme une menace à la sécurité ou une violation grave des droits humains. Mais nous avons souvent du mal à nous accorder sur l’opportunité de parler ou de sanctionner, de tendre la main ou de boycotter, de dialoguer ou d’exclure. Il est important de sortir de la vision manichéenne d’un monde en noir et blanc, où peuples et pays ne peuvent être qu’amis ou ennemis. Mais alors comment se repérer dans ce paysage tout en nuances de gris ? En tant que pays qui n’a ni le désir ni le pouvoir d’imposer par la force ses vues aux autres, la Suisse préfère rendre le dialogue possible en jouant son rôle d’Etat hôte ou en étant active dans l’ingénierie diplomatique, en proposant des processus visant à faire asseoir les parties à la même table. C’est ce que nous avons fait en juillet dernier à Genève en contribuant à l’organisation de la rencontre entre le Haut Représentant de l’Union européenne Javier Solana, le chef négociateur iranien pour les questions nucléaires et le groupe des six pays (UE3 + 3). Les « Geneva Talks » sur la question du nucléaire iranien sont une contribution importante au dialogue et un signe de confiance dans la diplomatie suisse. Reste qu’il est des situations dans lesquelles il faut y réfléchir à deux fois avant d’entamer le dialogue. Je suis parfaitement consciente du besoin de faire preuve de la plus grande prudence lorsqu’il s’agit de décider de qui va parler à qui, quand, et pour aborder quelles questions. Car pour prôner le dialogue, il faut avoir une idée très précise de ce que l’on en attend, et du moment où il conviendra d’interrompre un effort stérile. La nature des conflits a changé. Les populations civiles en sont de plus en plus les cibles. On admet donc que l’engagement humanitaire se déploie sur un front plus large. Dans les conflits d’aujourd’hui, les acteurs humanitaires doivent parler aux auteurs de la violence pour arriver à fournir leur assistance aux victimes. Les diplomates doivent parfois négocier des régimes d’accès, pour acheminer le matériel humanitaire ; il leur arrive d’entrer en pourparlers avec des personnes responsables de crimes de guerre et de génocide pour préserver un degré minimum d’humanité ou éviter que la situation se détériore. Les Etats doivent s’en tenir à l’obligation de protection et d’aide que leur imposent en droit international les Conventions de Genève : ils ne peuvent pas esquiver leur responsabilité politique de réagir à une souffrance inacceptable. Lorsque des centaines de milliers d’êtres humains sont menacés de torture, de mort ou de génocide, nous avons le devoir de parler à tout le monde. Cela dit, qu’il soit clair que le dialogue ne signifie en aucun cas de la complicité. La Suisse a fait un pas de plus dans l’effort humanitaire ces dernières années en favorisant les contacts avec des acteurs non étatiques dans le contexte élargi de la sécurité humaine, notamment sur l’abandon des mines antipersonnel et la limitation des quantités d’armes légères disponibles. Nous avons effectué des démarches auprès des LTTE sur les enfants soldats, auprès des FARC sur les otages. La plupart du temps, nous avons obtenu moins que nous n’aurions espéré ; mais nous poursuivons en général le dialogue tant qu’il est sous-tendu par des buts humanitaires, tant que nous croyons nos interlocuteurs sérieux, tant qu’il existe une possibilité d’améliorer les choses, et tant que nous observons des progrès mesurables. Dans plusieurs cas, le dialogue humanitaire a débouché sur un accord de paix plus large. Au Kosovo, au Sud-Soudan, en Colombie, certains de nos interlocuteurs ont ensuite rejoint la classe politique, voire le gouvernement, ces dernières années. En maintenant le contact avec eux sur une période prolongée, en accompagnant leur évolution, nous nous sommes rendu compte que la volonté politique et le dialogue, s’ils sont authentiques, peuvent conduire au changement. Nous travaillons à améliorer la sécurité humaine, mais cela ne nous a jamais empêchés de demander que les auteurs de génocide, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité soient traduits en justice, ni de nous associer aux sanctions prises par la communauté internationale en vertu de la Charte des Nations unies. Nous soutenons la Cour pénale internationale et appliquons aussi les décisions du Conseil de sécurité. Les menaces crédibles de sanctions et de poursuites pénales sont des instruments utiles au changement et renforcent les efforts déployés par le dialogue. Nous savons qu’il est difficile de concilier la promotion de la paix et celle de la justice. Dans certaines situations, pour éviter le pire, on peut être contraint à des compromis provisoires avec des auteurs de violences ou de violations ; mais ces compromis portent sur les processus et les calendriers, jamais sur les principes. Il est donc essentiel de trouver le bon dosage dans chaque cas. Le dialogue avec l’Iran sur la non-prolifération, celui avec la Chine et l’Iran sur les droits humains ne nous ont pas empêchés d’affirmer nos valeurs devant eux, d’exprimer clairement nos positions, ni de demander à ces pays de respecter les normes et les mécanismes internationaux. Ce qui compte, c’est de trouver des façons concrètes de promouvoir ces valeurs, sur la base d’objectifs raisonnablement atteignables, de résultats mesurables et sur la crédibilité des efforts pour comprendre « l’autre côté ». Ce n’est qu’ainsi que nous pouvons tester la volonté politique de dialogue et définir les politiques qui en découlent : une attitude qui va à contre-courant des préjugés et de l’ostracisme. L’idée du dialogue est séduisante. Sur des points controversés, on peut y voir la possibilité de sortir du conflit et de la politique du « c’est eux ou nous ». Mais si le dialogue a pour seul but de prouver que l’autre a tort ou qu’aucun accord n’est possible, il conduit à l’impasse. Tout dialogue authentique présuppose un minimum de confiance, et les interlocuteurs doivent être prêts à s’entendre sur quelques règles de base et la volonté d’aboutir. Non, le dialogue authentique n’est après tout pas si séduisant que cela. Et il est risqué. Il exige un énorme investissement en temps, en ressources et en investissement politique, pour un rendement incertain et modeste. Il est fait de coups de frein, de frustrations qu’il faut supporter, pour des succès qui se dérobent constamment. Il exige de faire preuve d’un solide jugement, de remettre à tout instant en question ses présupposés politiques et des convictions bien ancrées. Il faut aussi montrer de l’empathie, et accorder sa confiance même à des pays et à des personnes dont le passé démontre qu’ils ne la méritent pas. Alors pourquoi se lancer dans une telle entreprise ? Parce que les autres possibilités sont pires encore. Nous savons par expérience qu’à moins que la communauté internationale ne fasse bloc, les sanctions et l’isolement conduisent à de cuisants échecs : les massacres se poursuivent au Darfour, tout comme les violations des droits de l’homme au Myanmar et le programme nucléaire iranien. Nous sommes toujours heureux de multiplier nos liens avec les pays qui partagent nos vues mais ne pouvons pas restreindre nos relations à des « communautés de démocraties ». Qu’il s’agisse des défis globaux, comme la paix, la non-prolifération, l’action humanitaire, la justice et le développement, ou de la défense de nos intérêts nationaux poursuivis dans les limites du droit international, nos relations doivent rester universelles. L’expérience montre qu’isoler des Etats ou d’importants acteurs non gouvernementaux coûte plus cher à moyen et long terme que la pratique du dialogue. Certes, il est plus confortable de s’indigner devant sa télévision mais cela mène rarement très loin. La Suisse, comme la majorité des pays du monde, ne pense pas que ce soit une bonne idée d’imposer de l’extérieur un changement de régime par la force. S’enfermer dans sa tour d’ivoire en s’enveloppant dans sa supériorité morale a tout pour plaire. Mais le dialogue est très souvent la seule voie praticable, la seule qui ouvre de véritables perspectives de changement. Ce texte a paru dans Le Temps du 25 août 2008
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