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La Suisse prie des réfugiés tchétchènes de rentrer chez eux
Le Temps
Thérèse Obrecht. Photo D.R.
4 septembre 08 - Thérèse Obrecht, journaliste, déplore que, depuis le 1er août, la Tchétchénie soit considérée comme sûre par la Suisse, qui s’apprête à y renvoyer plus de 200 requérants d’asile déboutés

Thérèse Obrecht - Une semaine avant le début des hostilités en Géorgie – drôle de coïncidence ! – l’Office fédéral des migrations (ODM) a changé de politique à l’égard des requérants d’asile provenant d’une autre république caucasienne, la Tchétchénie qui a subi deux guerres meurtrières pour cause de séparatisme.

Selon l’ODM, la situation de sécurité et de respect des droits humains a suffisamment changé pour pouvoir y renvoyer près de 230 requérants tchétchènes déboutés, mais autorisés, depuis 1999, à rester temporairement en Suisse, en raison d’un état de « violence généralisée ». « Il n’y aura pas de renvois automatiques, promet Jonas Montani, porte-parole de l’ODM, car tous les cas d’admission provisoire seront réexaminés et les personnes concernées auront le droit de s’exprimer quant à leur éventuel retour en Tchétchénie. »

Même son de cloche du côté de l’Organisation d’aide aux réfugiés (OSAR), dont le porte-parole Yann Golay appelle cependant à la prudence : « La situation s’est certes calmée mais les violations des droits humains continuent en Tchétchénie et la situation reste volatile, ce que les événements en Géorgie ne contredisent pas. » Plus près de la Tchétchénie, le Daghestan et l’Ingouchie, sont elles aussi une parfaite illustration de cette poudrière du Caucase : la montée de la violence et de l’extrémisme islamique, l’impunité et la corruption des potentats locaux laissent craindre non seulement des dérapages incontrôlés mais l’éclatement de ces républiques autonomes, membres de la Fédération de Russie (voir LT du 27 août 2008).

Si nos autorités ont le devoir de veiller à ce que les requérants d’asile quittent notre territoire dès que la situation dans leurs pays d’origine le permet, la plus grande vigilance s’impose dans le cas de la Tchétchénie. Il suffit de consulter les rapports des plus respectées des organisations des droits humains – Human Rights Watch, Amnesty International, Mémorial, Helsinki – pour constater ce que signifie le terme « conflit de basse intensité » sur le terrain.

Pendant le seul mois d’août 2008, chaque jour a amené son lot de faits divers tragiques : enlèvements, arrestations, opérations de nettoyage ciblées, explosions et combats avec morts et blessés. Un récent rapport du groupe Helsinki Norvège évoque un « système régional de torture, de confessions forcées et de procès fabriqués. » Le plus souvent, ce sont les hommes de main de Ramzan Kadyrov, le président tchétchène pro-russe, qui recherchent des personnes à une adresse précise, pour les embarquer et les faire disparaître. Parfois, les victimes de procès truqués sont condamnées à de longues peines auxquelles on ne survit que par miracle. Elles pourrissent dans des prisons secrètes dont le président Kadyrov en disposerait lui-même dans son fief de Tsentoroï.

Le cas de Mokhmadsalakh Masaev illustre ces méthodes. Cet homme de 42 ans, citoyen tchétchène, a communiqué en juillet dernier à laNovaïa Gazeta(le journal d’Anna Politkovskaïa, assassinée) avoir été détenu et torturé par des agents de sécurité tchétchènes entre septembre 2006 et janvier 2007, précisément dans la prison privée de Kadyrov, à Tsentoroï. Il a insisté pour que son nom soit publié. Le 3 août, il a été enlevé en plein jour, à Grozny, par des hommes en tenue de camouflage. Depuis, il a disparu sans laisser de traces, comme tant d’autres. Obtenir son droit auprès de la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg peut aussi avoir des conséquences néfastes pour les familles restées en Tchétchénie, fréquemment harcelées, menacées ou punies par le pouvoir en place. Les procureurs locaux, on s’en doute, ne touchent pas aux crimes qui impliquent les acolytes de Kadyrov.

La peur s’est d’ailleurs répandue jusque dans la communauté tchétchène vivant en Suisse, qui serait noyautée par des informateurs du régime Kadyrov, selon plusieurs témoignages. « Nous n’osons plus donner des interviews en déclinant notre nom, déclare ce père de famille, détenteur d’un permis C, il est arrivé que les maisons de parents vivant en Tchétchénie aient brûlé ou que des proches aient été enlevés en guise de représailles. »

Faut-il alors renvoyer K, un jeune Tchétchène qui vient de terminer brillamment ses études universitaires en Suisse et qui a reçu une lettre de l’ODM concernant son départ ? Il avait fait partie d’un mouvement étudiant tchétchène, s’est exilé à Saint-Pétersbourg et, menacé, a fui la Russie en 2001. Logé dans un centre d’accueil, il a touché, il est vrai, 574 francs d’aide sociale par mois. K. ne demande pas l’asile politique, mais juste le droit de travailler pour subvenir à ses besoins. Il a hâte de rentrer au pays dès que la situation le permet. A présent, dit-il, il n’aurait aucune chance d’échapper à la vindicte des sbires de Kadyrov. Il y a de nombreux cas semblables au sien, des familles, des jeunes, des vieux qui ont tous des raisons de craindre pour leur sécurité en Tchétchénie. La Suisse aurait tort de se voiler la face et se doit d’examiner le plus scrupuleusement possible chaque dossier, avant de procéder à des renvois en Tchétchénie.

 

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