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Inde : un gang de femmes en saris roses défend la veuve et l’orpheline
Le Courrier
Photo D.R
14 juillet 08 - En Uttar Pradesh, des justicières battent la campagne pour combattre l’injustice sociale, en particulier celle commise à l’encontre des femmes, systématiquement discriminées.

Boris Mabillard/Le Courrier - Dans la poussière du centre du village, une dizaine de vieilles femmes attendent à l’ombre d’un large banyan leur ordre de mission. Habillée tout de rose, elles appartiennent au Gulabi gang, le gang rose. A sa tête, une femme de poigne, Sampat Pal Devi. Elle a convoqué quelques-unes de ses militantes pour faire un coup de force auprès d’un propriétaire indélicat qui s’est illégalement arrogé des droits sur les terrains communaux. « On nous exproprie avec l’aval de l’administration locale complice, la police ne nous a pas écoutées, heureusement Sampat et son gang ont remué ciel et terre pour nous aider. »

Une bande de paysannes

Depuis deux ans, Sampat Pal bat la campagne de l’Etat indien de l’Uttar Pradesh et traque l’injustice. En premier lieu, les injustices faites aux femmes, la violence domestique, la violence sociale. Elle s’est entourée d’une bande de paysannes, issues des castes les plus basses. « Je ne leur demande que de porter un sari rose, signe d’appartenance à notre bande. J’ai opté pour le rose parce qu’aucun parti politique ne l’utilise. » La bande constituée de deux cents femmes de tous âges grandit au fur et à mesure que sa popularité s’élargit. « Je veux montrer aux femmes qu’elles peuvent se battre, qu’elles peuvent avoir gain de cause même contre les puissants. » En Inde, les femmes occupent une position de second rang et, bien que la Constitution leur garantisse une égalité de droit, dans les faits elles sont systématiquement discriminées.

Sumari Devi campe sur le porche de son ancienne maison, elle dort avec ses quatre enfants sur un châlit bancal sans abri contre les intempéries. Son mari a disparu depuis un an et demi, en fugue, ou tué peut-être. Peu après la disparition, Sumari, faute de pouvoir présenter les titres de propriété adéquats, est chassée de sa maison par des voyous à la solde du propriétaire. Sampat lui est venue en aide, en pourvoyant de la nourriture et quelques roupies. Surtout, elle a porté le cas devant les autorités locales. « Au début, la police ne m’a pas écoutée, grâce à Sampat, ils ont fini par accepter d’enregistrer ma plainte. »

Bien souvent, les femmes ne peuvent faire entendre leur voix, Sampat leur a donné un mégaphone. « J’ai réuni des centaines de femmes et nous avons marché sur le commissariat. » Symboliquement, elles sont armées de bâtons de bois, les lathis. Plus pour impressionner que pour conduire des actions violentes ; d’ailleurs, jusqu’à maintenant, elles ne les ont jamais utilisés.

Le Robin des Bois des femmes

Dans cette région du sud de l’Uttar Pradesh, les bandits de grands chemins font plus qu’appartenir aux légendes. Les redoutés dacoïts, qui ont terrifié les voyageurs dans l’ancien Empire des Indes et inspiré les auteurs policiers, sévissent encore aux confins boisés de l’Etat. Lorsqu’on parle de ces gangs, la légende prend toujours le pas sur les faits. N’empêche : ils existent bel et bien, habitent le sud de l’Uttar Pradesh, pillent, tuent, rançonnent et rackettent, au grand dam des forces de police. Tokio, un puissant chef de bande tué l’année dernière, s’était forgé une réputation de Robin des Bois : il prétendait n’attaquer que les forces de l’ordre et les riches du pays. Cette tradition de gang a son dernier avatar : celui des femmes en saris roses, le Gulabi gang. Sampat accepte la comparaison, elle se voit un peu comme le Robin des Bois des femmes et des démunis en Inde, mais elle refuse la violence.

Forcée de quitter son village avec son mari, simplement parce qu’elle avait accepté de l’eau des mains d’une intouchable, Sampat a connu l’injustice. Et décidé qu’elle ne se laisserait plus faire. Elle a d’abord essentiellement axé son programme sur l’aide offerte aux femmes, mais l’injustice sociale dans son ampleur l’a décidée à batailler tout azimuts. « Ce qui me révolte le plus, c’est le mauvais usage qui est fait de l’argent public ; cette région est la plus pauvre du pays et plutôt que de combattre la misère, les politiciens ne pensent qu’à s’enrichir. Sans la corruption, il n’y aurait pas autant de pauvreté. »

Dans sa permanence, au centre de la bourgade, d’Atarra, Sampat recueille les plaintes innombrables des malheureux qui n’ont d’autre recours possible que le gang. « Les affaires de corruption et d’abus de pouvoir représentent avec la violence domestique l’essentiel des doléances ; si le système judiciaire fonctionnait correctement, ces affaires trouveraient aisément une solution devant les tribunaux, mais ce n’est pas le cas. »

Administration défaillante

La liste de ses succès a fait le tour de la localité et des alentours. Et personne ne songe à rire lorsque l’on parle du Gulabi gang. Au contraire, le gang a su forcer l’admiration : « Grâce à lui, nous avons désormais un bout de route goudronnée », se félicite un riverain non loin de la permanence du gang. Pourtant, Sampat voudrait faire plus : « Avec le dixième du budget de l’Etat dans ce district, je pourrais faire dix fois plus que ce qui est réalisé aujourd’hui. » Le groupe ne reçoit aucun financement autre que les maigres cotisations de ses membres et, parfois, des dons. Sampat montre ses chaussettes trouées, ses semelles percées : « Si on nous donnait un peu d’argent, je créerais des écoles plutôt que de remplacer mes vieilles chaussures ! »

Aux confins de l’Etat, l’administration indienne se montre souvent défaillante ou inexistante. Les routes goudronnées disparaissent et font place à des sentes en terre battue. Les aides destinées aux familles en difficulté, les rations de riz, s’égarent avant de parvenir à ceux qui en ont besoin. En outre, dans ce district, le taux d’alphabétisation compte parmi les plus bas du pays, la moitié des hommes et plus du trois quart des femmes ne savent pas lire ; ils sont absolument démunis face une administration qui abuse de son pouvoir. Bien qu’elle ait fait de l’enseignement et de l’alphabétisation une de ses priorités, Sampat Pat ne pourra pas suppléer seule les carences de l’Etat. En revanche, elle a réveillé les consciences, mis en lumière les inégalités de la société indienne et les dysfonctionnements de l’Etat. Son destin exemplaire pourrait susciter des nouvelles vocations de justicier.

Mayawati, une impératrice des intouchables controversée

Les partis politiques traditionnels n’ont pas accueilli avec beaucoup de joie l’irruption d’une nouvelle politicienne sur la scène indienne. Pour la troisième fois consécutive, Mayawati Kumari a été élue à la tête de l’un des plus vastes Etats de l’Union indienne, l’Uttar Pradesh. Un séisme d’autant plus violent que l’élue est issue de la caste la plus basse, celle des dalits, les intouchables. Les très nombreux dalits qui composent la population de l’Etat ont soutenu massivement sa candidature. Son programme de promesses aux plus démunis a séduit. Et désormais ses ambitions politiques franchissent les frontières de l’Etat. La princesse des dalits veut conquérir le pays tout entier, on lui propose des alliances, mais au faîte de sa gloire, elle prétend désormais amener les intouchable à la tête de l’Inde sans l’aide de personne.

La région du sud de l’Uttar Pradesh, le Bundelkhand, cumule misère, absence d’infrastructures, calamités climatiques. Les castes les plus basses et les populations tribales constituent une part importante des habitants de la région. Et la base de l’électorat de Mayawati.

Mais depuis son élection la situation ne s’est pas améliorée. Ni pour les femmes, les plus touchées par la misère, ni pour les dalits en général. Les pauvres se sont appauvris, une sécheresse sans précédent a conduit les fermiers de la région au pire désespoir. Le bétail a disparu, les plantes ont crevé, la terre a brûlé. Les puits ont pour la plupart versé leurs dernières larmes. L’Etat n’a pas su alléger les souffrances des désespérés, les quelques mesures compensatoires décidées l’ont été trop tard, et surtout se montrent insuffisantes.

Dans un bourg du district de Chitrakoot, au coeur du Bundelkhand, le comité des femmes intouchables organise sa réunion. Elles ont unis leurs forces et s’aident mutuellement. Elles versent chaque mois une petite somme d’argent qui leur permet ensuite d’envisager des projets de développement commun. Du gouvernement, elles n’attendent pas grand-chose : « Nous avons voté pour Mayawati il y a deux ans, et depuis nous suivons ses progrès électoraux, mais ici, quel que soit le parti au pouvoir, nous ne voyons rien changer. » Elles ne baissent pas les bras pour autant et ont décidé de prendre en mains les destinées de la communauté. « Nous ne devons compter que sur nous-même pour améliorer notre sort. Officiellement, nous ne sommes plus discriminés, mais dans les faits c’est tout différent, on nous maintient à l’écart des instances du pouvoir, des postes gouvernementaux, la loi est de notre côté mais la misère aussi. »

Mayawati ne manque aucune occasion pour rappeler qu’elle appartient à la communauté des dalits et que, pour cette raison, elle peut mieux que les autres politiciens défendre leurs intérêts. Pour son anniversaire, elle organise chaque année une immense collecte, les dons arrivent de tout le pays, des rivières d’argent coulent vers son compte en banque. Elle serait la femme la plus riche d’Inde, et les allégations de corruption courent ; elle dément en expliquant que ses supporters ont tant d’affection pour elle qu’ils sont prêts à emprunter de l’argent pour lui rendre la vie dorée, quel succès ! Mais en termes de réalisations politiques, il y a loin de la coupe aux lèvres.

Selon les statistiques nationales, dans l’Uttar Pradesh, les intouchables constituent 21% de la population, parmi lesquels le taux d’alphabétisation est de 60% pour les hommes et de 30% pour les femmes ; beaucoup moins bien que la moyenne nationale qui donne pour les intouchables un taux de 66% d’alphabétisation pour les hommes et de 42% pour les femmes. Mayawati ne peut plus fermer les yeux sur la réalité : durant ses mandats successifs, elle n’a pas répondu aux attentes des plus pauvres. BMD

 

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