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Au Soudan, l’avenir de la justice pénale internationale est en jeu
Le Temps
Pierre Hazan. D.R.
18 septembre 08 - Pierre Hazan explique qu’après Karadzic, Milosevic, Taylor et Kony, le débat sur la justice contre la paix s’articule désormais autour du cas du président soudanais Al-Bachir

Pierre Hazan - La Cour pénale internationale (CPI) est-elle un acteur à part entière sur la scène internationale ou n’est-elle qu’un yo-yo judiciaire utilisé puis délaissé par les Etats au nom de leurs intérêts circonstanciels ? Le 31 mars 2005, les membres du Conseil de sécurité de l’ONU saisissaient la Cour pénale internationale (CPI) pour les crimes du Darfour. Le 14 juillet dernier, le procureur de la CPI déposait des éléments de preuve contre le président du Soudan, Omar al-Bachir, pour crime de génocide. Aujourd’hui, plusieurs pays font campagne pour suspendre pendant un an le processus judiciaire (art. 16) en échange d’un accord politique avec ce même président. C’est la crédibilité et l’autorité de la CPI qui sont en jeu. L’issue de ce débat sur l’articulation de la paix et de la justice sera lourd de conséquences tant pour la CPI que pour les populations du Darfour.

Ce débat oppose deux philosophies de l’histoire. Portées par une vision tragique de l’action politique, les « réalistes – souvent les hommes politiques – considèrent que de vouloir la justice avant la paix comme le veulent les « droits de l’hommistes » revient non seulement à se rendre coupable d’angélisme mais est profondément immoral. Car, font-ils valoir, avec qui signe-t-on la paix, sinon avec ceux qui détiennent le pouvoir, qu’ils aient ou non du sang sur les mains ? Les « réalistes » veulent se servir de la justice comme d’une épée de Damoclès pour amener des chefs de guerre à la table des négociations, mais ils estiment que poser le primat de la justice revient à retarder la conclusion de la paix et participe à la poursuite des souffrances des populations et du bain de sang.

A cela, les défenseurs des droits de l’homme et les membres des institutions judiciaires, empreints d’une philosophie libérale de l’histoire, répliquent qu’une paix sans justice n’est au mieux qu’une trêve. Selon eux, les criminels qui ont commis des crimes de masse n’offensent pas seulement l’idée d’humanité. Ils constituent un danger pour la sécurité internationale et doivent être mis hors d’état de nuire. Ils retournent ainsi l’argument de naïveté aux réalistes. Les défenseurs des droits de l’homme rappellent que le président libérien Charles Taylor fut inculpé le jour même où il allait participer à des négociations de paix. Celles-ci avortèrent immédiatement, mais l’inculpation de Taylor, en le rendant illégitime, l’exclut des négociations de paix et en fin de compte le poussa à abandonner le pouvoir avant de devoir répondre de ses crimes à La Haye. L’efficacité politique fut, en l’espèce, du côté des défenseurs des droits de l’homme, et non du côté des « réalistes ».

Les arguments des deux côtés possèdent leur part de validité. Comment dès lors résoudre ce dilemme entre paix et justice ? Nous plaiderons ici pour une diplomatie judiciaire prudente. Si la justice internationale n’est suivie d’aucun effet parce que les Etats continuent de négocier avec un homme inculpé pour des crimes de masse, c’est l’autorité de la Cour qui est bafouée avec toutes les conséquences funestes qui s’ensuivront lors d’une prochaine crise internationale. La justice internationale est alors inefficace. En revanche, si l’inculpation conduit à mettre hors-la-loi des inculpés, fussent-ils président ou leaders politiques ou militaires, ceux-ci se trouvent désormais frappés d’illégitimité et marginalisés. Ce qui conduit à l’établissement de nouveaux rapports de force favorable à une sortie de crise. Ce qui s’est passé avec l’inculpation de Karadzic et de Mladic et qui a facilité la conclusion des accords de paix de Dayton quelques mois plus tard.

La justice internationale ne peut donc ni sacrifier ses principes, ni s’abstraire des rapports de force qui déterminent son succès. Les rédacteurs des statuts de la Cour de La Haye ont tenté de gérer cette tension entre la recherche de la justice et celle de paix. Ils ont établi des dispositions qui autorisent soit les Etats membres du Conseil de sécurité (article 16) de l’ONU, soit le procureur (article 53), à suspendre provisoirement l’action de la justice dans l’intérêt supérieur de la paix et des victimes. Ces dispositions n’ont de portée que si elles produisent des résultats concrets et rapides en termes de protection des populations et de stabilisation de la situation. Dans le cas d’Al-Bachir, l’article 16 serait-il utilisé à bon escient ? A défaut, ce sont les institutions judiciaires, et plus graves, les populations qui en paieront le prix.

Cette analyse est parue dans le Temps du 17 septembre 2008

*Auteur de Juger la guerre, juger l’histoire, du bon usage des commissions vérité et de la justice internationale , PUF 2007.

CPI : l’Europe ne doit pas ignorer la colère africaine

Richard Werly/Le Temps, Bruxelles

« Il est indispensable de soutenir la Cour pénale internationale et, en même temps, d’accepter le débat. L’impression de partialité que ressentent de nombreux gouvernements doit être démentie. » Louis Michel, commissaire européen au Développement, a mis les pieds dans le plat de la justice internationale mardi à Bruxelles.

S’exprimant lors d’une conférence sur le droit humanitaire au Parlement européen, l’ancien ministre belge des Affaires étrangères s’est dit très inquiet de la levée de boucliers que suscite en Afrique la mise en accusation du président soudanais Omar al-Bachir par le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) le 15 juillet dernier, pour les crimes commis au Darfour. Le fait que la Cour a, jusque-là, uniquement émis des mandats d’arrêt pour des crimes contre l’humanité commis sur le Continent noir – en République démocratique du Congo, en Ouganda et au Soudan – sape, selon Louis Michel, la crédibilité de cette institution. « Tous les chefs d’Etat africains m’en parlent, explique-t-il. Nous ne pourrons pas les convaincre de jouer le jeu si la CPI ne cesse pas d’apparaître comme un tribunal dirigé contre eux. C’est un débat difficile, mais il doit s’ouvrir au plus vite. Or l’Europe, qui a poussé de nombreux gouvernements africains à ratifier les statuts de la Cour, a une responsabilité déterminante. »

L’ambiguïté de la France et du Royaume-Uni à propos de cette première mise en accusation d’un chef d’Etat dans l’exercice de ses fonctions agite aussi le landerneau humanitaire européen. Le fait que Paris et Londres soient soupçonnés de prêter une oreille attentive aux partisans d’une annulation de la procédure contre le président soudanais par le Conseil de sécurité de l’ONU (LT du 10.9.08) inquiète à Bruxelles. D’autant que la chambre préliminaire de la CPI doit sous peu confirmer ou non cette mise en accusation du procureur Luis Moreno-Ocampo.

« Nous sommes très inquiets de l’attitude des deux pays européens membres permanents du Conseil, apparemment favorables à une sorte de suspension temporaire de l’activité de la CPI », s’est indigné, à la tribune de l’Europarlement, James Ross, de Human Rights Watch. « L’UE doit réagir. » Ce que Louis Michel n’a pas contesté : « Tous les mandats d’arrêt de la Cour doivent être mis à exécution, a-t-il expliqué. Si nous voulons que la justice internationale devienne un concept universel, il faut la soutenir et lutter contre l’impression, très vive en Afrique, de double standard. Cette impression selon laquelle d’autres pays du monde où se déroulent pourtant des atrocités ne courent pas les mêmes risques. »

Paru dans le Temps du 18 septembre 2008

 

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